dimanche 5 mai 2013

Une petite expérience juste pour l'amour de la science: avec le déferlement de rubicondes fraises sur nos étals, je pense que ce texte est de saison. Il vous suffira, tenant d'une main votre barquette rouge et de l'autre votre pot de crème, de tâter de cette arme de séduction massive qui, depuis des siècles, n'a jamais perpétré que des hécatombes d'heureux(ses)...


APARTHEID DE BLANCS
Vous penserez peut-être  « de quoi elle se mêle, celle-là » ? Je vous répondrai : « De ce qui me regarde » ! En effet, ce n’est en aucun cas de ségrégation raciale dont je voudrais vous entretenir aujourd’hui, mais d’un sujet qui, s’il est sans conteste plus léger, n’en reste pas moins crucial en matière de cuisine : j’appelle à la barre des saveurs sucre, sel, beurre et crème, escortés de leurs infinies combinaisons. Clarifions les choses : celle qui vous parle adore le bon beurre aux cristaux de sel, et se damnerait pour une onctueuse chantilly sucrée juste ce qu’il faut ; ceci étant, je suis convaincue, et j’aimerais vous faire partager mon point de vue ne fût-ce que partiellement, qu’il est du devoir moral de tout gourmet ou même gourmand fier de l’être de tâter de temps en temps du beurre doux ou de la crème (et, lato sensu, du lait, fromage blanc et yaourt) au naturel ; car sucrés ou salés, ces produits de base de la bonne cuisine vendent, il faut le reconnaître, une grande partie de leur âme à leurs diaboliques exhausteurs de goût. Il suffit de tremper ses lèvres dans une crème fermière à même le pot, ou d’étaler sur un bout de pain une noisette (si je n’étais pas hypocrite et bien-pensante, je dirais plutôt « une noix »…) de beurre frais non salé, pour que vos papilles lassées d’être toujours sollicitées par des produits toujours plus élaborés, gustifiés, customisés, redécouvrent l’étonnante simplicité du produit à l’état brut. Beurre et crème dégustés tout nus vous surprendront par cette saveur particulière  qu’à défaut de terme plus approprié je qualifierais de « goût de vache », cette unique combinaison d’animal et de végétal, de prairie et d’étable, de suave et de corsé. Alors, à moins que vous soyez galacto- ou butyrophobe, tentez l’expérience ; sans pour autant renoncer à vos prédilections de bec salé ou sucré, vous comprendrez mieux ce qu’à voulu vous faire partager votre gourmande qui vous est toute dévouée.
COMME A WIMBLEDON…
Il me semble qu’une approche intéressante du sujet qui nous occupe aujourd’hui est de tâter de l’en-cas traditionnellement proposé sur les gradins du stade de Wimbledon. Si nous autres Continentaux nous repaissons avec bonheur de hot-dogs et frites au Heyzel ou de kebabs dégoulinants de sauce blanche au Parc des Princes, les British, qui décidément « ne sont pas des gens comme nous » se régalent de fraises à la crème double tandis qu’ils suivent avec passion les échanges de balles sur le court. Il est vrai que la saison s’y prête, les fraises de pleine terre de l’été offrant un confortable taux de sucre qui permet de ne pas devoir en ajouter ; ceci étant, cette combinaison offre à mon avis une occasion de se familiariser en douceur avec la crème brute, sans pour autant être frustré si l’on est, comme votre servante, un incorrigible suikerbek.
Lexique à l’usage des francophones : suikerbek = néerlandais, littéralement « bec sucré »
publié dans "Le Vif - Weekend" en 2011 (www.levifweekend.be)

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